06-08-15

Chercheur en microbiologie cellulaire à l’Institut Pasteur à Paris et ancien étudiant en France, Javier Pizarro-Cerda est de retour quelques jours dans son pays d’origine, le Costa Rica, dans le cadre d’un congrès de biologie. Il a accepté de nous parler de son expérience en France, de son travail et de sa visite dans son pays d’origine.

 

 Javier Pizarro-Cerda dans son jardin à San José, Costa Rica

 

  • Vous êtes ancien étudiant en France : quel a été votre parcours académique ?

 Javier Pizarro-Cerda : Je suis d’abord parti en 1994 en France avec une bourse de l’Ambassade de France au Costa Rica pour faire des recherches au Centre d’Immunologie de Marseille-Luminy et ainsi obtenir un diplôme d’études approfondies[1] (DEA) à l’Université d’Aix-Marseille. Puis en 1995, j’ai obtenu une bourse de thèse du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et j’ai terminé mon doctorat en 1998. J’ai ensuite enchainé en 1999 avec un post-doctorat à l’Institut Pasteur à Paris avec une bourse de l’Association pour la Recherche sur le Cancer (ARC).

J’ai beaucoup aimé le système de recherche français et je voulais l’explorer plus amplement. Au bout de trois ans de post-doctorat, on m’a proposé de participer à un concours pour obtenir un poste statutaire à l’Institut Pasteur où je suis désormais chercheur. 

 

  • Pourquoi avoir choisi la France ? Avez-vous pu satisfaire vos attentes universitaires et professionnelles ?

 Javier Pizarro-Cerda : J’ai toujours eu beaucoup d’intérêt pour l’Europe, et pour la France en particulier. La France représente un pays important dans l’histoire de l’Amérique latine : par exemple, beaucoup de mouvements d’indépendance latino-américains se sont inspirés de la Révolution française. La France et la culture française nous influencent également au Costa Rica depuis très longtemps : le drapeau du Costa Rica, créé en 1848 par Pacífica Fernández Oreamuno, est d’ailleurs inspiré du drapeau français ! Avant même de penser à partir en France, j’avais déjà commencé à étudier le français à l’Alliance française pour le plaisir d’apprendre cette langue. Quand le laboratoire costaricien avec lequel je travaillais a établi une collaboration avec le Centre d’Immunologie de Marseille-Luminy, c’était donc l’occasion idéale pour approfondir ce début de connaissance de la culture française dans un contexte scientifique.

Toutes mes attentes ont été satisfaites car j’ai pu obtenir mes diplômes et nous avons conclu des études très importantes. J’ai obtenu en 1998 le Prix National de la Recherche au Costa Rica et tout ce travail, le travail d’une équipe, a été reconnu.

 

  • Vous travaillez à l’Institut Pasteur à Paris, pouvez-vous nous raconter ce que vous y faites exactement et depuis quand ? Avez-vous gardé des contacts avec le Costa Rica et l’Amérique centrale, voire l’Amérique latine ?

 Javier Pizarro-Cerda : J’ai travaillé entre 1999 et 2001 à l’Institut Pasteur en tant que chercheur post-doctorant, et  j’y travaille depuis 2002 en tant que chercheur permanent. A l’Institut Pasteur, nous nous intéressons surtout aux maladies infectieuses : en effet, Louis Pasteur a créé cette institution en 1888, voulant promouvoir l’éducation et la recherche sur ces maladies.

Je travaille avec différents agents bactériens qui induisent des pathologies humaines importantes et en particulier sur Listeria monocytogenes, l’agent d’une infection alimentaire nommée listériose. Nous effectuons des recherches non seulement pour connaître les maladies elles-mêmes mais aussi pour en connaître davantage sur la biologie fondamentale de nos cellules et notre propre fonctionnement. Nous étudions les maladies et nous manipulons les bactéries qui induisent ces maladies pour connaître notre propre biologie.

Durant mon doctorat, je suis resté en contact avec les laboratoires où j’avais initié mes études au Costa Rica, notamment avec le laboratoire du microbiologiste Edgardo Moreno à l’Ecole de Médecine Vétérinaire de l’Université Nationale du Costa Rica. Plus récemment, j’ai établi une collaboration avec l’équipe du biologiste Johnny Peraza à l’Institut Technologique du Costa Rica (TEC). Nous avons eu une étudiante du TEC en stage à Paris pendant trois mois en 2013 : elle a découvert nos thèmes de recherche et quand elle est rentrée au Costa Rica nous avons décidé de continuer à travailler ensemble pour étudier non seulement la diversité de certaines espèces de bactéries au Costa Rica mais également pour comprendre des nouvelles fonctions biologiques associées à ces bactéries.

 

  • Vous êtes actuellement au Costa Rica et vous avez donné une conférence lors d’un congrès en commémoration du 40e anniversaire du système d’études supérieures en biologie de l’Université du Costa Rica (UCR) du 21 au 23 juillet. 

Javier Pizarro-Cerda : Lors de cette conférence, trois chercheurs des différentes générations qui ont étudié à la UCR ont été invités : Héctor Guzman, de l’Institut Smithsonian au Panama, qui travaille sur la diversité marine et les sciences de la mer, Eduard Ruiz-Narvaez de l’Université de Boston, qui réalise des études sur les facteurs génétiques qui contribuent à certaines maladies humaines, et enfin, moi-même.

Je suis venu pour parler de mon expérience en tant qu’ancien étudiant de la UCR, et témoigner de quelle façon cette formation très riche au Costa Rica m’a permis de continuer une carrière très productive en tant que chercheur en France. 

 

  • Avez-vous eu l’occasion de participer à d’autres événements lors de votre séjour au Costa Rica ?

 Javier Pizarro-Cerda : Oui, j’ai été interviewé par Gustavo Gutiérrez, directeur de l’École de Biologie de la UCR, pour son émission télévisée « ConCiencia », qui devrait être diffusée en octobre ou novembre prochain sur Canal 15[2] et sur internet (https://www.facebook.com/ConCiencia.tvUCR/videos). J’ai également participé à des réunions avec les équipes de l’Institut Technologique (TEC) et au lancement du réseau France Alumni au Costa Rica, à la Résidence de France le 30 juillet. 

 

  • Vous avez été honoré le 1er juin dernier en France par le Sénat.

  Javier Pizarro-Cerda : En effet, le Sénat a honoré des Latino-américains qui essaient d’établir des collaborations entre la France et l’Amérique latine. J’ai participé aux journées de l’Amérique latine où il y a eu beaucoup de manifestations en présence de différentes personnalités des sciences, des arts, de la culture, des cinéastes, écrivains, poètes, chercheurs. J’ai à cette occasion reçu une très belle médaille pour honorer les collaborations que nous essayons d’établir entre la France et l’Amérique latine en matière de recherche.

 

Médaille reçue au Senat le 1er juin dernier

  

  • Avez-vous d’autres liens privilégiés avec certains pays d’Amérique centrale, et d’Amérique latine, en dehors du Costa Rica ?

 Javier Pizarro-Cerda : L’Institut Pasteur a des collaborations privilégiées avec des pays comme l’Argentine, l’Uruguay ou le Mexique, par exemple. Il y a aussi plusieurs Instituts Pasteur dans le monde, et en Amérique Latine ces instituts sont présents notamment en Uruguay et au Brésil. Nous participons surtout à des programmes d’éducation et de formation. J’ai par exemple donné plusieurs cours en Argentine en 2002 et 2004, et j’ai participé à l’organisation d’un atelier de recherche en Uruguay en 2012.  

Dans ce contexte, j’ai récemment initié un programme de travail en parallèle avec une équipe de bio-informaticiens de l’Institut Pasteur de Montevideo : ils vont analyser des données que j’ai générées pour étudier les réponses cellulaires à l’infection par la bactérie Listeria.

  

  • Quelles coopérations pourraient être envisagées à l’avenir avec le Costa Rica ?

 Javier Pizarro-Cerda : Pourrait-on créer un Institut Pasteur au Costa Rica ? C’est une question que nous nous sommes posés avec un ancien directeur de l’Institut Pasteur de Montevideo, Guillermo Dighiero. C’est une possibilité envisageable.

Il est vrai que le niveau de qualité de la science au Costa Rica est haut, et c’est aussi un pays géopolitiquement intéressant. De plus, il faut savoir que l’on n’est pas obligé de fonder un Institut Pasteur de zéro, on peut tout à fait labelliser un institut qui existe déjà. Par exemple, l’Institut Pasteur de Hong Kong était déjà un centre de recherche existant qui a ensuite été labellisé Institut Pasteur. Cela permettrait en effet de développer un peu plus les interactions entre la France et le Costa Rica.

  

  • Comme vous le savez, le réseau France Alumni a récemment été lancé au Costa Rica et la plateforme pour l’Amérique centrale est en ligne depuis quelques jours (amerique-centrale.francealumni.fr). Quel est selon vous l’intérêt de ce réseau pour les anciens étudiants étrangers en France ?

  Javier Pizarro-Cerda : France Alumni permet de regrouper toute une force humaine qui est allée se former en France à un moment donné. Certains sont rentrés au Costa Rica ou sont partis dans d’autres pays. Nous avons un lien, une formation commune, certains parmi nous avons établi des collaborations internationales et cela permettrait de rétablir des contacts avec des gens d’horizons différents qui ont tous des liens forts avec la France. Cela peut nous permettre de mettre en commun des idées de collaborations et nous aider à donner plus de force à nos interactions internationales en nous permettant notamment de resituer d’anciens collègues.

Il y a beaucoup de points positifs à cette plateforme, qui va certainement bénéficier à la France mais aussi aux autres pays avec des liens forts avec la francophonie. En particulier en Amérique centrale, cela peut permettre de recentrer nos efforts sur ce capital humain un peu dispersé.

Les réseaux virtuels sont d’une grande actualité et c’est aujourd’hui souvent grâce à eux que beaucoup de collaborations s’établissent.

  

  • Envisagez-vous un retour un jour au Costa Rica ?

  Javier Pizarro-Cerda : Retourner un jour au Costa Rica ? Pourquoi pas. Cela fait 21 ans que je suis parti en France et j’y suis encore, même si je ne l’avais pas forcément prévu au départ. J’ai vraiment beaucoup aimé le système de recherche français et je suis très heureux de travailler en France, mais dans nos carrières on évolue et à un moment donné peut-être que j’aurai l’occasion de revenir au Costa Rica pour essayer de favoriser les interactions entre la France et le Costa Rica, et peut-être aussi pour aider d’autres étudiants à partir en France.

  

  • Selon vous, qu’est-ce qu’il faudrait développer dans votre domaine au Costa Rica?

  Javier Pizarro-Cerda : Il faut investir plus dans la recherche, pas uniquement dans mon domaine mais de façon générale. 3% du PIB en France est dédié à la recherche. Tous les pays qui ont compris depuis longtemps que la recherche est une force et non pas une dépense sont ceux qui ont le plus avancé. Durant le congrès auquel j’ai participé récemment, le Dr. Henning Jensen Pennington, recteur de la UCR, a cité la phrase prononcée en 1844 par  José María Castro Madriz, alors président du Costa Rica, « Tristes sont les pays qui ne comprennent pas que la science doit être le guide de leurs projets ». Malheureusement, le Costa Rica n’investit actuellement pas assez de ressources dans la recherche. Nous avons un système universitaire très fort et il faudrait continuer à soutenir les chercheurs une fois qu’ils ont fini leurs études, surtout quand ils reviennent au pays après des formations très enrichissantes à l’étranger. Ils se retrouvent parfois un peu noyés dans l’administration et avec peu de ressources. Il faut davantage soutenir la recherche.

  

  • Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre arrivée en France ?

  Javier Pizarro-Cerda : Avant tout l’accueil. Je me suis depuis le premier jour senti chez moi et je me sens toujours chez moi à Paris actuellement. Quand je suis arrivé à Marseille, j’ai été entouré par une communauté principalement française et très amicale. L’amitié, cet accueil, ce sont des sentiments très forts qui m’ont marqué et me marquent toujours autant.

  

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[1] Le DEA était un diplôme national de l'enseignement supérieur français de troisième cycle créé en 1964 dans les facultés des sciences, et généralisé aux autres disciplines en 1974. Il était délivré jusqu'en 2005. Il sanctionnait la première année des études doctorales, et était donc généralement préparé à la suite de la maîtrise.

[2] Canal 15 est la chaîne de télévision éducative et culturelle de l'Université du Costa Rica.