« La question de l’emploi est l’affaire de tous »

Interview de Anass Doukkali, Directeur Général de l’ANAPEC

Conjoncture : Quel est votre regard sur l’emploi au Maroc ? Selon vous, quelles sont les pistes pour remédier aux problématiques structurelles du marché de l’emploi marocain, en particulier le chômage des jeunes diplômés ou celui des demandeurs d’emploi non qualifiés ?

Anass Doukkali : Tout d’abord, il faut souligner que la question de l’emploi est l’affaire de tous, qu’il s’agisse d’acteurs publics, privés ou société civile. C’est une conviction partagée aujourd’hui et qui se traduit par le chantier en cours, relatif à l’élaboration par le gouvernement d’un plan national de promotion de l’emploi.

Selon une étude récente du CESE, en 14 ans, la richesse du Maroc a plus que doublé. Malgré cela, notre pays fait face à un certain nombre de défis, dont le chômage des jeunes. L’enjeu actuel est de savoir comment augmenter la teneur en emplois de la croissance économique, encourager l’investissement créateur d’emploi et optimiser l’impact des stratégies et plans sectoriels sur l’emploi. En parallèle, investir dans l’économie sociale et solidaire et promouvoir l’emploi d’utilité sociale et, plus généralement, l’emploi dans le secteur non marchand, pourrait aider à créer des emplois pour les jeunes.

La promotion de l’emploi est aussi tributaire de l’amélioration de l’employabilité. Il est important de continuer à agir en amont à travers une adaptation permanente du système d’éducation et de formation aux besoins des entreprises. Cela passe par une meilleure observation du marché de l’emploi et une préparation des futurs diplômés à la vie active, notamment en palliant les carences en savoir-faire et en savoir-être. Sans oublier le développement de l’intermédiation et des programmes actifs de l’emploi qui devraient être intensifiés et dont l’impact devrait être maximisé.

Par ailleurs, nous devrions saisir l’opportunité de la régionalisation et appuyer la dimension régionale de l’emploi.

En 2015, l’ANAPEC a lancé son nouveau plan de développement à l’horizon 2020. Peut-on en dresser un premier bilan ?

Le Plan « ANAPEC 2020 » nous a permis d’étoffer notre réseau, de nous ouvrir sur de nouveaux territoires et d’étendre nos services à d’autres catégories de chercheurs d’emploi, ce qui va permettre de multiplier nos réalisations à l’horizon 2020.

3 nouvelles provinces ont été couvertes, de nouvelles agences ont été créées en partenariat avec les collectivités locales, 4 agences universitaires ont été ouvertes sur les 12 prévues. En outre, 6 espaces d’orientation professionnelle en milieu rural seront renforcés par 4 unités mobiles dès 2018. Des offres de services adaptées aux nouvelles catégories de chercheurs d’emploi comme les non-diplômés, les immigrés régularisés, les personnes en situation de handicap et la population rurale ont été élaborées, expérimentées et seront généralisées dans le cadre du programme gouvernemental.

En ce qui concerne les réalisations, les deux premières années de mise en œuvre du plan ont connu une performance notable sur les principaux indicateurs des prestations et mesures qui a atteint jusqu’à 20 % en glissement annuel. À titre d’exemple, les insertions de l’agence sont passées de 70 123 en 2015, à 75 613 en 2016, soit une évolution de 7 %. À fin septembre 2017, les insertions réalisées ont concerné 65 350 personnes, ce qui représente une progression de plus de 18 % par rapport à la même période de l’année 2016.

Aujourd’hui, de quelle manière l’ANAPEC accompagne-t-elle concrètement les grandes stratégies nationales (stratégies sectorielles, ouverture vers l’Afrique, etc.) ?

À côté de l’appui au recrutement, l’ANAPEC déploie, au profit des entreprises, des formations à la carte en les impliquant dans le choix des opérateurs et des plans de formation. Pour accompagner les stratégies sectorielles, un dispositif d’appui aux secteurs émergents est mis en place. Il permet de répondre aux besoins en compétences des secteurs de l’offshoring, de l’aéronautique, de l’automobile, de l’électronique et des énergies renouvelables, via des formations à l’embauche et des formations continues au cours des 3 premières années. Le dispositif octroie jusqu’à 66 000 DH de subventions et permet une gestion autonome et flexible de la part des entreprises bénéficiaires.

Au niveau du continent africain, l’ANAPEC a organisé, cette année, l’Assemblée Générale constitutive du Réseau Africain des Politiques et Services d’Emploi dont elle abrite le secrétariat exécutif. Il s’agit d’une plateforme multipartite de coopération Sud-Sud en matière d’emploi qui regroupe 20 pays africains (représentés par leurs autorités gouvernementales chargées de l’emploi et leurs services publics d’emploi), ainsi que des acteurs publics et privés et de la société civile. L’objectif du réseau est de promouvoir l’échange des expériences entre les pays africains et de concrétiser des projets d’intérêt commun tels que la plateforme africaine des emplois et des compétences.

En ce moment, on parle beaucoup de l’auto-entrepreneuriat et du « social business ». Peuvent-ils contribuer à résorber durablement le chômage et à augmenter significativement les revenus des populations les plus vulnérables ?

L’auto-entrepreneuriat et le social business ont le potentiel de répondre à la fois aux problématiques sociales et à l’intégration socioprofessionnelle des jeunes à travers la création de richesses et d’emplois. L’ANAPEC accompagne chaque année des porteurs de projets pour la création de TPE et d’AGR. Elle est aussi partenaire des différents programmes de l’INDH.

Dans ce registre, il importe de souligner l’importance de l’accompagnement des porteurs de projets au cours de toutes les étapes de création, sachant que le manque de financement ne représente plus un frein, comme ce fut le cas auparavant, grâce à la multiplication des fonds et sources de financement des projets et startups, notamment au niveau régional.

À fin octobre 2017, nous avons accompagné 1 588 porteurs de projets, ce qui a abouti à la création de 821 activités socio-économiques (TPE, AGR, …). Environ 41 % des TPE accompagnées ont adopté le statut d’autoentrepreneur. 

L’un des axes du plan de développement de l’ANAPEC concerne l’accompagnement de la régionalisation avancée et la réduction des écarts entre les régions et l’axe Casablanca-Rabat. Quelles ont été les actions sur ce volet ?

La régionalisation de la promotion de l’emploi passe par l’élaboration de plans régionaux de l’emploi qui doivent apporter des réponses appropriées aux problématiques spécifiques régionales tout en s’inscrivant dans le cadre des orientations de la stratégie nationale.

De ce fait, et dans le cadre de son engagement visant à appuyer les régions dans la mise en place de dispositifs régionaux de promotion de l’emploi, l’ANAPEC propose aux régions un éventail de mesures complémentaires, parallèlement aux mesures nationales d’appui à l’emploi salarié et l’auto emploi. Ces mesures ont pour but de faciliter l’insertion professionnelle des non-diplômés via la formation, l’encouragement de la mobilité des chercheurs d’emploi, l’amélioration de l’employabilité des diplômés chômeurs de longue durée, la promotion de l’emploi d’utilité sociale et d’intérêt général et, enfin, l’accompagnement des porteurs de projets par l’accès au financement.

En termes de régulation régionale et inter-régionale, chaque année, nous faisons bénéficier les chercheurs d’emploi issus des localités à environnement économique peu développé, des opportunités d’emploi offertes par les zones économiques plus favorables.

L’ANAPEC s’est également attaquée au problème de l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap. Quel est le dispositif prévu en la matière ?

Sur ce volet, l’ANAPEC intervient à deux niveaux ; premièrement, elle prépare les futurs lauréats de certains centres mixtes créés par la fondation Mohammed V pour la solidarité au marché de l’emploi. Deuxièmement, elle sensibilise et accompagne les personnes en situation de handicap à la création d’AGR ou de TPE dans le cadre du programme de partenariat signé avec l’Entraide Nationale et l’Agence de Développement Social. Les résultats sont satisfaisants : depuis deux ans 1006 projets ont été accompagnés sur l’ensemble du territoire national, dont 330 ont été financés. En outre, l’agence a inséré 1054 personnes en situation de handicap entre 2013 et 2016. 2 256 ont bénéficié des entretiens d’orientation professionnelle et 888, des ateliers de recherche d’emploi.

En outre, nous avons lancé, en collaboration avec YouMatch un projet de recherche, d’une durée de 6 mois (à partir d’août 2017), qui s’inscrit dans une démarche globale d’accompagnement des personnes en situation d’handicap en vue de faciliter leur intégration dans le marché du travail.  

Quels sont les projets sur lesquels travaille actuellement l’ANAPEC ?

Afin d’accompagner les mutations que connaît le marché de l’emploi ainsi que les évolutions de ses prestations et mesures, l’ANAPEC a lancé le chantier d’élaboration d’un nouveau schéma directeur pour son Système d’Information. Le projet concerne l’ensemble des aspects de l’offre de service, y compris la digitalisation des prestations à travers la stratégie cross-canal. Cette stratégie organise la délivrance des prestations à distance et à travers plusieurs canaux tels que le portail d’e-intermédiation, l’application mobile, les réseaux sociaux, le centre d’appel ou encore le « SMSing » et autres. L’objectif est de toucher un maximum de bénéficiaires et d’apporter une réponse adaptée aux différentes attentes des jeunes Marocains.

À ce titre, nous travaillons en partenariat avec l’Agence Universitaire de la Francophonie pour la mise en place d’une solution d’e-learning. Nous collaborons également avec Pôle-Emploi et d’autres partenaires pour la création d’une agence virtuelle délivrant des services à distance dans l’objectif d’améliorer l’employabilité des jeunes Marocains.

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