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Yasmine Amhis, exploratrice de la matière

L’univers pour seul horizon

 

Après un brillant parcours universitaire, la chercheuse en physique des particules Yasmine Amhis a été distinguée en 2016 par l’Académie des sciences. Rencontre avec une jeune scientifique dynamique et moderne.

 

Lauréate 2016 du prix Jacques Herbrand

Des échecs relatifs naissent parfois de brillantes réussites. Chercheuse au CNRS en physique des particules, Yasmine Amhis en sait quelque chose. En 2001, alors étudiante en médecine à l’université Paris-Sud, elle abandonne durant sa deuxième première année. Ce qui ne l’empêche pas d’être aujourd’hui une scientifique internationalement reconnue. Face à ce succès, elle reste humble et pense collectif : « C’est une récompense individuelle, mais mon travail s’effectue en équipe », confie-t-elle.En 2016, l’Académie des sciences française lui a même décerné le prestigieux prix Jacques Herbrand, qui récompense chaque année un chercheur de moins de 35 ans « dont les travaux auront été jugés utiles au progrès des sciences physiques ou de leurs applications pacifiques ». 

 

Yasmine Amhis ne laisse rien percevoir de l’autorité académique que lui confère son statut de chargée de recherche de première classe au CNRS. Habillée de manière décontractée, elle porte un jean et des baskets. Souriante et de bonne humeur, elle vulgarise et simplifie aisément son sujet de recherche : « Je travaille sur ce qu’on appelle en physique des particules, le “modèle standard”. Il sert à décrire la matière, mais il n’explique pas tous les phénomènes : pas la gravité ou la matière noire, par exemple ». Physicienne expérimentale, elle est membre du Laboratoire de l’accélérateur linéaire (Lal) de l’université Paris-Sud. Elle fait partie du groupe de recherche qui travaille sur l’expérience LHCb (« Large Hadron Collider beauty », en anglais) qui étudie le quark b, découvert à la fin des 70 et présenté comme un des éléments clés pour décrypter la création de l’univers.

D’Alger à Orsay   

Née de l’autre côté de la Méditerranée, c’est à Alger que Yasmine Amhis grandit, entourée de ses deux jeunes sœurs et de ses parents médecins. Sa grand-mère, professeure de français, l’initie aux charmes et aux mystères de la logique mathématique lorsqu’elle est adolescente. Peut-être est-ce ces histoires qui l’ont séduite. Toujours est-il qu’elle choisit la filière scientifique au lycée. En classe de terminale, inconsciemment, elle envisage peut-être pour la première fois la carrière qu’elle mène aujourd’hui. « J’avais un extraordinaire professeur de sciences physiques, se souvient la jeune femme. La clarté et la limpidité de ses explications étaient merveilleuses ».

Après l’obtention de son baccalauréat, Yasmine Amhis décide de faire médecine. « J’aimais les grosses machines comme les scanners ! », plaisante-t-elle. Mais les débuts sont difficiles. « Je suis arrivée en France juste au moment de la rentrée. Le temps de trouver un logement et de m’installer, j’avais déjà pris du retard ». Il faut dire que Yasmine découvre non seulement l’enseignement supérieur français, mais aussi l’expatriation et l’éloignement de sa famille. Le choc est rude. D’autant plus en première année de médecine, où le rythme effréné et l’ambiance concours en découragent plus d’un. « Les doublants étaient à l’arrière de l’amphi et jetaient des avions en papier pour perturber les primants », se rappelle-t-elle.

Sciences physiques, mes amours

Après une première année infructueuse, Yasmine Amhis retente sa chance mais arrête au bout de quelques mois. Elle n’aime pas vraiment ce qu’elle fait. Elle se souvient avec le sourire que « le seul cours qui [lui] plaisait était déjà celui de sciences physiques ». C’est alors que la chance lui sourit : le campus d’Orsay, qui accueille la première année de médecine de Paris-Sud, est également un des campus les plus réputés d’Île-de-France pour les sciences exactes.

Libre de toute obligation de cours en milieu d’année, Yasmine Amhis se met à fréquenter assidûment la bibliothèque universitaire. Elle y lit des livres et des manuels scientifiques. « J’aimais bien la physique des particules, confie-t-elle. L’idée de révéler quelques secrets du monde, comme l’origine du Big Bang, me plaisait ». Elle réalise également les opportunités que lui offre la faculté des sciences d’Orsay : les ressources disponibles, la place faite à la recherche fondamentale ou encore les laboratoires de pointe comme celui de physique nucléaire. C’est décidé : elle clarifie ses objectifs grâce au service d’orientation de l’université et présente son projet à ses parents : « Au bout d’un mois de discussions, je les ai convaincus de me laisser faire des sciences physiques ».

L’année suivante, dans son nouveau cursus de sciences physiques, Yasmine découvre une ambiance très conviviale : « Loin de ce que j’avais pu vivre à la faculté de médecine, on s’échangeait nos cours entre étudiants quand on était malades ». Elle est fascinée par ses professeurs, « souvent des enseignants-chercheurs avec qui les discussions étaient passionnantes, surtout quand l’on veut faire de la recherche », se réjouit la jeune physicienne.

Partir pour mieux revenir

Après l’obtention de son mastère 2, Yasmine Amhis effectue un stage de pré-thèse au Lal de Paris-Sud. En 2006, sa bourse de thèse lui permet de travailler sur l’expérience LHCb dans ce même laboratoire. Son doctorat achevé, elle se fixe comme objectif d’entrer au CNRS. Elle s’expatrie alors en Suisse avec en tête l’idée qu’une expérience à l’étranger sera appréciée dans son dossier. « J’ai effectué un contrat postdoctoral de trois ans à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, où j’ai continué à y travailler sur l’expérience LHCb ». Ce choix finira par porter ces fruits : en 2012, après deux tentatives infructueuses, Yasmine Amhis réussit le concours d’entrée du CNRS.

Ses aventures sur le campus d’Orsay peuvent reprendre : « J’ai été affectée dans le laboratoire où j’ai fait ma thèse », précise la jeune chercheuse. Si son parcours semble avoir été semé de peu d’embûches, Yasmine porte un regard lucide sur le milieu auquel elle appartient et sur les limites que d’autres doivent réussir à franchir. « Seuls 12 % des chercheurs du LHCb sont des femmes », conclut-elle.

 

Photos © Samuel Cortès/Animal pensant